Une histoire de club de course à pied a fait le tour du monde en une semaine. Entourage Bali, un collectif de Canggu qui organisait des courses au lever du soleil pour digital nomads, est accusé d'avoir systématiquement écarté les Indonésiens de ses inscriptions. Ses deux fondateurs néerlandais ont quitté l'île le 23 juillet, avant qu'un mandat ne soit exécuté contre eux, et sont désormais interdits d'entrée en Indonésie.
La chronologie de l'affaire
Tout s'est joué en une dizaine de jours, entre un fil de discussion sur X et une inscription sur la liste noire de l'immigration.
- Mai et juin 2026Entourage Bali installe le format de ses courses en silent disco au lever du soleil dans les rues de Canggu. Le collectif grandit vite auprès des digital nomads.
- Mi-juilletUn utilisateur indonésien de X, connu sous le prénom Joey, publie un fil affirmant que le club refuse systématiquement les inscriptions passant par un numéro en +62. D'autres captures d'écran suivent.
- Mercredi 22 juilletLe club organise sa course en silent disco malgré la polémique naissante. 94 personnes se sont inscrites.
- 23 juilletLes deux fondateurs néerlandais embarquent pour Singapour depuis l'aéroport de Ngurah Rai, avant que les officiers ne puissent exécuter le mandat les concernant. Certains médias situent le départ dès la soirée du 22.
- Vendredi 24 juilletEntourage Bali publie ses excuses sur Instagram, communique les chiffres d'inscription de sa course et suspend toutes ses activités.
- 26 au 28 juilletL'affaire devient internationale. CNN, le South China Morning Post et la presse néerlandaise s'en emparent. L'immigration confirme l'interdiction d'entrée et convoque le sponsor de visa des deux hommes.
Ce qui est reproché au club
Entourage Bali se présentait comme une "communauté sociale sélective" réunissant "voyageurs, nomades et expatriés" autour d'événements organisés dans les meilleurs spots de l'île. Concrètement : des courses en silent disco, casque aux oreilles, dans les rues de Canggu au petit matin.
Le mécanisme mis en cause n'est pas un videur à l'entrée, c'est un bot WhatsApp. Pour rejoindre la communauté, il fallait passer par un groupe dont l'accès était filtré automatiquement. Les captures d'écran publiées par des Indonésiens montrent toutes le même scénario : une demande envoyée depuis un numéro en +62 reste sans réponse, est repoussée ou refusée, quand une demande partie d'un numéro étranger passe immédiatement. Certains messages automatiques répondaient que la communauté était "réservée aux digital nomads étrangers".
Un cas a particulièrement circulé : celui d'une Indonésienne dont la demande a été mise en attente alors que celle de son mari étranger avait été validée sans délai. Une autre, âgée de 23 ans, affirme avoir été écartée après avoir indiqué sa nationalité.
Les chiffres que le club a publiés pour se défendre
C'est la partie de l'histoire que la couverture internationale a le plus mal traitée. Entourage Bali n'a pas seulement nié, il a sorti la composition par nationalité des inscriptions à sa course du 22 juillet.
- 94inscrits à la course du 22 juillet
- 22Indonésiens, soit 23,4 %
- 14,9 %de Russes
- 12,8 %de pays anglophones
Si ces chiffres sont exacts, les Indonésiens formaient le premier groupe national de la course. Cela n'invalide pas les captures d'écran, mais cela rend l'accusation d'exclusion totale difficile à tenir. À noter au passage : plusieurs médias ont écrit que la course avait réuni 150 à 200 personnes, un chiffre incompatible avec les 94 inscriptions annoncées par les organisateurs eux-mêmes.
Leur explication tient en une ligne : une erreur de configuration du filtre automatique.
"Nous avons commis des erreurs dans le processus d'approbation automatisé de nos groupes WhatsApp et de nos événements hors course. En cherchant à créer un lieu où les digital nomads pourraient se rencontrer, un biais a été créé, et certains numéros en +62 ou Indonésiens ont été rejetés à tort, mais pas tous."
Entourage BaliCommuniqué publié sur son compte Instagram, le 24 juillet 2026Le collectif a également présenté des excuses directes : "Nous sommes extrêmement désolés pour les personnes qui ont été offensées et blessées, nous n'avons jamais eu l'intention de manquer de respect ni de discriminer qui que ce soit." Toutes ses activités sont suspendues sans date de reprise, le temps de "prendre pleinement ses responsabilités".
Vérifier par vous-même
Les pièces de cette affaire sont des publications sur les réseaux sociaux. Nous les citons, vous pouvez aller les lire à la source :
- Le communiqué du collectif sur @entourage.bali. Le compte reste en ligne, mais certaines publications liées à la polémique ne sont plus accessibles.
- Les prises de position de la sénatrice Ni Luh Putu Ary Pertami Djelantik sur @niluhdjelantik.
La police locale a d'ailleurs apporté une nuance qui a été peu reprise : elle a confirmé qu'"il n'existe aucune interdiction pour les citoyens indonésiens de participer" à ce type d'événement.
La réaction des autorités indonésiennes
La sénatrice balinaise Ni Luh Djelantik, figure très suivie sur l'île, a saisi l'immigration provinciale et la police.
"Bali est accueillante, mais notre hospitalité ne doit jamais être prise pour une autorisation de nous manquer de respect."
Ni Luh DjelantikSénatrice de Bali, sur son compte InstagramElle a précisé avoir reçu des excuses personnelles de l'un des deux organisateurs. Cela n'a pas changé sa position : elle estime qu'ils devraient revenir en Indonésie pour répondre de leurs actes plutôt que de régler l'affaire à distance.
Le directeur général de l'immigration, Hendarsam Marantoko, est allé plus loin en qualifiant le club d'"État dans l'État". Selon lui, l'événement était "truffé de discriminations envers les résidents locaux" et violait potentiellement plusieurs dizaines de règlements.
Le grief juridique retenu ne porte pourtant pas sur la discrimination elle-même. Il est plus classique : l'organisation d'événements sans les autorisations requises, incompatible avec le statut de leurs titres de séjour. C'est une distinction importante, parce que c'est elle qui a rendu l'action de l'immigration possible et rapide.
Déportés ou partis d'eux-mêmes ? La nuance compte
Plusieurs médias ont écrit que les deux hommes avaient été "déportés". Ce n'est pas ce que décrivent l'agence de presse d'État indonésienne ANTARA ni les autorités : les deux fondateurs ont quitté Bali par leurs propres moyens, sur un vol vers Singapour depuis l'aéroport de Ngurah Rai, avant que les officiers ne puissent exécuter le mandat les concernant. L'interdiction d'entrée est venue ensuite.
La différence n'est pas cosmétique. Une déportation est une mesure exécutée par l'État sur son territoire ; ici, il s'agit d'un départ volontaire suivi d'une inscription sur la liste noire de l'immigration. Le résultat est le même pour eux, mais la procédure engagée n'est pas la même.
L'immigration indonésienne ne communique officiellement que leurs initiales, JAS, 35 ans, titulaire d'un KITAS de travail, et HQV, 37 ans, titulaire d'un KITAS investisseur. La presse internationale les a identifiés comme Joost Storms et Hidde van Vliet.
Le point le plus lourd de conséquences : les sponsors de visa
C'est l'aspect que la couverture internationale a largement ignoré, et de loin le plus instructif pour les étrangers installés à Bali. Le bureau d'immigration de Ngurah Rai a convoqué l'entreprise qui parrainait les titres de séjour des deux hommes.
L'enquête ne porte pas sur les courses mais sur une question de fond : ces KITAS ont-ils été délivrés et utilisés conformément à leur objet ? Un KITAS investisseur n'autorise pas à travailler opérationnellement, et un KITAS de travail est rattaché à un poste précis dans une entreprise précise. Aucun des deux ne couvre le statut de digital nomad, qui relève en Indonésie d'un visa distinct.
En droit indonésien, le sponsor est coresponsable de l'usage fait du titre de séjour qu'il parraine. C'est pourquoi l'entreprise est convoquée alors que ses deux bénéficiaires ont déjà quitté le pays, et c'est de ce côté que l'affaire peut encore avoir des suites. Les agents et intermédiaires visa sont directement concernés par ce précédent.
Pourquoi une histoire de jogging prend cette ampleur
Le sujet aurait pu rester un incident local. Il a explosé parce qu'il touche un nerf à vif. Bali a accueilli près de 7 millions de visiteurs internationaux en 2025, pour une population résidente d'environ 4,5 millions d'habitants. Le déséquilibre nourrit un ressentiment croissant, que les Balinais résument par une idée simple : devoir demander la permission d'accéder à des espaces, dans leur propre île.
Les courses en silent disco cristallisaient déjà des tensions, indépendamment de la question des inscriptions : des riverains se plaignaient de la gêne répétée sur des routes déjà saturées, aux heures où les Balinais partent travailler.
Le contexte réglementaire s'est par ailleurs nettement durci. Entre janvier et juin 2026, 342 étrangers ont été expulsés de Bali. Le gouverneur Wayan Koster a publié de nouvelles règles pour les touristes et ouvert une ligne WhatsApp de signalement. L'affaire arrive aussi après le coup de filet contre les créateurs de contenu travaillant sous visa touristique, qui avait conduit à 62 interpellations en trois semaines.
Reste une inconnue : la sénatrice Ni Luh Djelantik réclame le retour des deux hommes en Indonésie pour qu'ils répondent de leurs actes, alors qu'ils en sont désormais interdits d'entrée. L'affaire n'est pas refermée.
Sources
- ANTARA News, agence de presse d'État indonésienne
- The Bali Times, pour le détail des inscriptions et le communiqué du club
- South China Morning Post
- Marketing-Interactive
- The Bali Sun
- IBTimes UK
- Le compte Instagram @entourage.bali, où le collectif a publié son communiqué


